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L'Histoire du Château

Proche de Carcassonne, au bord de la RD 6113 qui longe l’Aude, le château de Floure se blottit contre le massif de l’Alaric. Gaston Bonheur s’est attaché à lui reconstituer son profil passé: Homme de lettres et vigneron, c’est là qu’il se livre à ses deux passions: écrire et faire du bon vin.
Si Charles Trénet dans sa chanson n’a vu que les « tours de Carcassonne se profilant à l’horizon de Barbaira », c’est que celles du château de Floure sont bien moins imposantes et qu’elles se cachent au milieu des vignes. Pourtant depuis la route on distingue aisément leur silhouette camouflée sous un épais tapis de lierre grimpant. Viel ami de Gaston Bonheur, Trénet vient parfois faire le tour de la propriété de ce dernier, en son absence. « Après, il me téléphone pour me dire qu’il a vu les vignes et que tout va bien. Quand il est à sa maison de Narbonne on se voit souvent », raconte Gaston Bonheur.

Un prédécesseur singulier

Fils d’instituteurs, ses premières maisons furent les écoles dont il a gardé cette nostalgie qui se dégage de son œuvre littéraire. La « vie de château » ne vint que bien plus tard quand sous l’Occupation il fut un des locataires d’Abel Lacaze. « C’était un personnage très haut en couleurs. Ce « gentilhomme caraque » a fait la fortune des petits propriétaires de Floure en leur vendant toutes ses vignes pour rien. Quand on lui rendait un service il donnait une vigne et s’est ainsi agréablement ruiné. Il avait créé des relais de vente de vin à Marmande et en Lozère. En gibus et redingote il partait avec chevaux et charrettes, transportant des demi-muids pour aller livrer lui-même son vin. C’était un personnage hurluberlesque. Mar mère le connaissait bien car elle allait chaque année au Boulou prendre des eaux qui conviennent aux hépatiques et lui y allait aussi en cure. Il nous loua les quatre ou cinq pièces du château qu’il habitait quand il partit chez sa servante-maîtresse à Trèbes. Nous n’étions pas les seuls locataires : d’autres gens du village occupaient les divers bâtiments. La cour était ouverte et c’était un endroit public. En haut de l’escalier tenaient boutique. C’était vraiment la cour des miracles ! On y élevait des poules et des lapins, et dans le parc actuel il y avait de la vigne (la seule qui lui restait !) et nous l’avions arrachée pour planter des haricots avec lesquels on se procurait de tout en temps de guerre. Un jour, Lacaze est venu me trouver pour me dire qu’il avait décidé de me le vendre. En réalité c’est le château qui m’a choisi beaucoup plus que je ne l’ai choisi. Pourtant quand j’étais gosse j’y venais souvent depuis Barbaira où ma mère était institutrice et son côté château abandonné me fascinait déjà.»

Un Oasis sur la voie romaine

A l’intérieur du château quand on a traversé le porche d’entrée et refermé le portail derrière soi, on se retrouve tout à coup en pleine champagne. La cours, que les divers corps de bâtiments encadrent en la protégeant du vent est une véritable oasis de verdure et de fraîcheur. C’est qu’une nappe d’eau souterraine de trois mètres de profondeur irrigue le sol. De cette eau qui affleure viendrait le nom de Floure. De par l’architecture des lieux portes et ouvertures donnent toutes sur la cour et sont en plein midi. Tout y est quiétude et silence. Pourtant, il suffit de franchir le seuil de la maison pour se trouver sur la place du village avec l’inévitable platane, les bruits quotidiens et l’église. Celle-ci est l’ancienne chapelle du château dont le village n’était à l’origine que les dépendances car Floure n’est pas à proprement parler une commune initiale. « Le château est extrêmement protecteur et pacificateur. Je suis très sensible aux climats des maisons et ici c’est un des seuls endroits où je me sens à l’abris » confie Gaston Bonheur.

La via Aquitania passait au milieu de la cour du château halte sur la voie romaine « On rentrait d’un côté et on ressortait à l’opposé. Les bâtiments qui sont restés écartés témoignent de l’endroit du passage et nous avons voulu respecter le vieil itinéraire. Les chevaux pouvaient s’abreuver directement dans une saignée des rochers. Il y a aussi le puits central, condition sine qua non de ce genre de relais. C’est une de ces maisons types de la voie romaine qui sont devenues monastère au V siècle. Elle en a gardé le déambulatoire classique voûté en plein cintre. Il faisait les quatre coins de la cour Les Moines en fin de compte, n’ont rien inventé. Ils ont mis tout simplement une croix sur la porte et ont continué à porter la toge et les spartiates romaines et à parler en latin. Un moine est un romain qui a continué à être romain sous les barbares.
Les terres cultivées du monastère étaient les mêmes que celles de le Villa. La chapelle était l’église actuelle du village. Au XVI siècle quand il y a eu une civilisation bourgeoise marchante il s’est bâti partout une résidence sur un des côtés. Ici c’est un certain président du Parlement de Toulouse qui en a fait sa maison de champagne. Pendant la Révolution le château aurait servi de prison, mais je ne crois pas à cette théorie fondée sur le barreaudage des ouvertures du rez-de-chaussée. C’était l’habitude du pays de mettre des barreaux aux fenêtres d’en bas pour assurer la protection de la demeure et les contrevents au premier étage. Et c’est tout cela que la maison me raconte en permanence! Son histoire est celle de notre région. Mais ce n’est pas toujours aisé de reconstituer tous les mouvements de vie d’un château ».

Une lente résurrection

Tout ce passé. Gaston Bonheur a voulu le préserver, le faire revivre. « Par amour des vieilles pierres, du pays, j’ai voulu aider le château à traverser cette époque. Il aura ainsi survécu, alors qu’il serait en ruines à l’heure qu’il est. Je suis son desservant plutôt que son maître ». Son architecture est toute simple. C’est le dessin classique de ces belles et vastes maisons bourgeoises du XVI° siècle flanquée de deux massives tours carrées, les tours du Cers et du Marin, d’après leur exposition au vent comme leurs noms l’indiquent. Gaston Bonheur a voulu respecter à tout prix le plan initial, tel qu’il était inscrit dans le bâtiment lui-même. Il a fallu refaire les toits, les sols, les plafonds à la française, consolider les tours, mais aucune ouverture n’a été touchée. Les parties restaurées sont en béton.
« En technique de restauration, il ne faut pas faire du faux », considère-t-il, « Il faut montrer ce qui n’est pas authentique et ne pas vouloir faire croire que c’est d’époque. Les gens veulent à tout prix tricher et font des fausses pierres. Ici ce qui est neuf a été laissé en évidence, et de même pour ce qui est d’origine ».
Tout ce travail de rénovation s’est fait petit à petit, au fil des ans, « On a commencé en 1950, et ce n’est pas fini ! » s’exclame-t-il. Une fois le gros œuvre terminé, il a fallu tout aménager ce qui n’est pas peu de chose, « Toute le décoration intérieure est constituée par des meubles et des objets du pays. Dans la cuisine, typiquement languedocienne, l’évier est en marbre de Caunes et la pendule porte la signature d’un horloger de Rieux-Minervois. On les a trouvés avec ma femme au hasard de nos promenades et puis, étrangement, les choses prennent leur place d’elles-mêmes. Nous nous sommes occupés de tout ça par goût, comme on peint ou l’on fait des bouquets de fleurs ».

Un occitan de vieille souche

Très grand pour un méridional, à soixante ans il a l’allure jeune et les gestes vifs. Dans sa bouche le « r » roule en chantant l’accent du Midi. Audois par ses quatre grands-parents (comme il précise avec fierté), il a su rester près de sa terre dont il a gardé les manières simples et le franc-parler. En 1935 il fait ses premières armes dans le journalisme à Paris-Soir et publie son premier roman chez Gallimard. En 1941 il « rentre au pays ». « Dans le malheur général, j’ai eu la chance de revenir ici sous l’Occupation. J’ai retrouvé tout le monde, mes anciens camarades de classe, mais si je revenais maintenant, comme on le fait généralement, je serai devenu un étranger ».
A la Libération, il participe à la fondation de Paris-Match et devient l’un des directeurs du groupe, « Mais si j’ai fait la navette entre ici et Paris, je ne me suis jamais considéré que comme ayant un pied-à-terre à la capitale. D’ailleurs, je n’ai jamais voté qu’ici. Ma carte n’a été transférée que de Barbaira à Floure ». Il s’interrompt pour faire un rapide calcul mental, puis reprend : « Cela fait quarante ans tout rond que je suis journaliste et je finis maintenant ma carrière. Mais c’est difficile de partir dans ce métier. Les gens vous supplient de rester, et puis il y a tout ceux que l’on a formés… c’est comme l’instituteur qui doit quitter sa classe. Mais j’ai hâte de pouvoir enfin me consacrer entièrement à ma maison et à mes vignes. Je crois vraiment que sont-elles qui ont préservé mon équilibre dans cette aventure de la presse ».

Des vignes et des livres

En ce qui concerne l’aventure, il n’a pas hésité à se lancer dans celle du vin. Petit à petit il a racheté les vignes, qui appartenaient jadis au château, lui redonnant ainsi sa vocation originelle, et, comme son prédécesseur, il fait lui-même son vin. Il a fallu défricher, faire un sol qui aille bien, trouver le plant qui s’adapte. « Si l’on veut faire du bon vin, on est obligé de les planter soi-même pour avoir des plants sélectionnés et valables. On a refait mille pieds sur des landes. Mais je préfère faire ma vigne que d’en acheter une, même si elle est déjà en plein rendement ». C’est lui qui s’occupe de tout, décide des traitements, commande les engrais.
« J’y vais tous les jours et je m’y plais parce que c’est un des derniers endroits où on parle occitan. Les termes qui désignent notre manière de travailler la vigne sont intraduisibles en français. C’est un vieux langage savoureux et descriptif. Comment voulez-vous traduire la terre manque de « sasou » ?, ce n’est ni « pluie », ni « saison » … » Son premier vin de la récolte 58, c’est de Gaulle qui l’a gouté, en 59, à la réception qui a été donnée en son honneur à la préfecture de Carcassonne, lors d’un voyage dans le Midi. « Il n’était pas bien bon, confie Gaston Bonheur, « c’est qu’il faut au moins cent ans d’expérience pour faire du bon vin ! Nous sommes à peine sortis de l’enfance. On a mis au point des techniques de vinification, mais il faut attendre chaque fois toute une année, les vendanges suivantes, pour améliorer et faire les « retouches » nécessaires. C’est long et difficile et ça demande des soins constants. Le travail de la cave c’est un autre métier qui demande autant d’efforts que la vigne. J’ai dû apprendre et l’imposer au personnel, car ici les gens sont de très bons vignerons mais ne savent pas faire du vin. Ce sont de magnifiques producteurs de raisin, mais ils n’ont qu’une hâte, c’est de s’en décharger en l’amenant à la coopérative et de ne plus s’en occuper. Ils touchent des tickets en degrés hectos et puis ils vont chercher le vin à la citerne. Et malheureusement les coopératives sont confiées à des gérants qui en général n’y entendent rien. Tandis que dans le Bordelais c’est au moment où on leur apporte le raisin qu’ils commencent à travailler. » Avec Auguste, son précieux collaborateur, ils ont appris à vinifier le Carignan, un des plants dominants, en macération carbonique, par des cuvaisons ralenties. « Je passe trois semaines avec le thermomètre comme pour un malade », explique Auguste qui se passionne pour son nouveau métier. « Cela résoudrait peut-être le problème viticole, si les vignerons apprenaient à vinifier leur production de raisin. Ainsi, l’hiver, au lieu d’aller manifester, ils travailleraient à leur cave », propose Gaston Bonheur.
Son amour pour la vigne ne date pas d’hier. C’est un vieux rêve d’enfance qui se réalise. Le goût de la viticulture il l’a pris aux côtés de sa grand-mère qui faisait son vin à la maison. Avec elle, il passait de longues nuits à « veiller les tonneaux ». « Il y en avait trois, se souvient-il, et quand ça giclait entre les douves, on colmatait avec du suif et du papier journal. Ma grand-mère se faisait du souci pour chaque pied de vigne. Les femmes étaient de très bons vignerons à l’époque. Elles se plaisaient davantage aux vignes, que dedans. Elles travaillaient chaque souche comme un jardin. C’est qu’avant il en fallait moins que maintenant pour vivre et pour être rentable. Avec mille hectos en était déjà riche ! »
Derrière les tonneaux, à la lueur de la bougie, sur une chaise basse, c’est là qu’est née la deuxième vocation de Gaston Bonheur. Aujourd’hui, dans une aile du château ses deux passions se superposent : au rez-de-chaussée sont installés ses bureaux de production viticole ; au premier étage, juste au-dessus, le bureau où il a écrit la plupart de ses livres, s’ouvre sur une interminable bibliothèque. « Ce qui est certain c’est que si j’avais possédé des vignes dans ma jeunesse, je ne serai jamais devenu autre chose que vigneron. Seulement… il a fallu d’abord que j’aille les gagner » …